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La Pluie

Ces lieux qu'autrefois vous traversiez sans peine étaient à présent visqueux, hors d'atteinte. Les cailloux, les saillants rocheux ne pouvaient plus servir de points d'appui, ils vacillaient. De tous côtés, à toute allure, on creusait des rigoles mais, à ma stupeur, aucune passerelle. Dans les marais, nous en avions qui reliaient tout à tout. Ici ne gisaient çà et là que des radeaux qui s'embourbaient avec le temps. On cherchait, pour dormir, des points surélevés. Des petits villages lacustres s'édifiaient, faits de bambous et de maigres planches. Parce que l'eau, maintenant, s'engouffrait dans les caniveaux, au dos des collines, on retournait en direction de l'arche : où que vous logiez, vous étiez trempé. Le matin, nous nous réveillions la gorge gonflée. Les plus petits s'enrhumaient, le pus suintait de leurs oreilles, ils pleuraient toute la nuit. Mon père curait les champs où pourrissait son millet.

L'humidité ne venait pas seulement de la pluie. Elle montait de partout, d'en bas, de tous côtés. La terre semblait glisser, se dérober. Des mousses grandissaient dans les foyers. Des flaques et des ruisseaux naissaient. Des fleurs s'ouvraient où l'on n'avait jamais vu de verdure. Pendant ce temps, jetés en tas, les détritus commençaient à fermenter. Restes de nourriture et déjections, tout devenait une grande mélasse. Les mouches piquaient. Sur les collines, dans leur vol, les hirondelles semblaient raser la terre. Dans les branches des arbres, les merles lissaient leurs plumes. Les poulets grattaient la boue. Le bétail s'attroupa d'un côté du coral, museau contre le vent. Parfois, la pluie nous assaillait en pleine nuit. Trempés, lovés l'un contre l'autre, nous attendions l'aube. Elle venait, immuable et traîtresse: c'était encore une humidité contre laquelle nous restions impuissants.

Zaza souffla dans le shofar. Nous n'y fîmes d'abord pas attention. C'était un bruit familier qui se perdait parmi les autres mais il mit des choses en mouvement. Des bêtes descendirent des collines. Dégoulinantes, elles se rapprochaient en glissant et demeuraient ensuite à traînasser. Elles s'arrêtèrent devant la passerelle. Elles flairaient et haletaient, leurs toisons emmêlées. Les habitants du chantier comprirent alors que l'appel du shofar avait été le signal. L'attente se terminait, l'heure de vérité avait sonné. Par dizaines, par centaines ils allèrent se tenir autour de l'arche, leurs biens entassés dans des sacs à dos, repoussant à coups de bâton le bétail et les animaux qui se pressaient autour d'eux. Mais l'écoutille ne s'ouvrit pas avant l'obscurité. Vers le soir, on pataugeait dans la gadoue des excréments.

Après la tombée de la nuit, le maître d'œuvre, Sem et Japhet apparurent sur le pont. Ils jetèrent une passerelle sur laquelle seules étaient admises les bêtes. La plupart franchirent volontairement l'espace. À cause de leurs pattes boueuses, elles y allaient prudemment, même celles habituées à grimper aux saillies. Les guerriers se tenaient près de la passerelle pour empêcher tous les indésirables de monter à bord. Ceux qui attendaient étaient fatigués, ils avaient réalisé que, si les animaux passaient avant eux, ils devraient encore patienter des heures et, comme Taneses et Zedebab dormaient toujours sous leurs tentes, eux aussi se retirèrent pour aller se reposer. Les bêtes, cependant, poursuivaient leur approche de la passerelle. La nuit donnait à cet embarquement quelque chose d'irréel, c'était un de ces événements dont on n'entend parler que dans les contes, un mouvement sacré de pattes sur les planches, un mélange d'angoisse et d'équilibre, il semblait en jaillir un rythme qu'on n'oublierait pas. La répartition des passagers ressemblait à une vieille recette : sept bêtes pures pour deux impures. Elles étaient installées sur le bateau d'après leur poids. L'odeur de certains animaux en rendait d'autres fous: on tenait ceux-ci à distance. D'autres se montraient récalcitrants. Le chameau, par exemple: Sem le prit par la bride et la bête cracha sur lui le contenu de son estomac. Le serpent se vit interdire l'accès au bateau. Il avait séduit une des mères originelles de Rrattika. À voir sa tête, il ne paraissait pas avoir changé avec le temps et ne mûrissait rien de bon sous ses écailles, il fut donc chassé à coups de bâtons.

Il apparut que l'on manquait de cages. Cham fut détaché auprès de nous pour aider. Il traînait derrière lui des branches et des bâtons. À un rythme infernal, il aménagea de plus petits espaces dans les cages. Japhet portait des bêtes à bord, celles qui étaient dépourvues de pattes, celles qui étaient si petites qu'on les avait mises dans des cruches, celles qui étaient si lentes ou si paresseuses qu'elles auraient passé la moitié de la nuit à faire le chemin.

Pour chaque espèce animale, ils prirent les plus grands et les plus forts. Ils ne paraissaient pas avoir compris que, sitôt les guides embarqués, le troupeau voulait à tout prix les suivre. Ils durent lever la passerelle et attendre que les bêtes soient apaisées pour continuer l'embarquement. Du petit pré sur la colline on entendait des cris, ensuite, de nouveau, le comptage.

Zaza se glissa par-dessus le chantier. Jusqu'à la dernière minute, elle ferait tomber les graines des fleurs et mettrait dans des caisses de paille des fruits séchés. Neelata avait chargé de ses affaires les caméristes. Jour et nuit, elle restait maintenant à bord du bateau. Elle y avait étalé ses tapis et ses tapisseries pour s'en faire un nid. Taneses demeura sous sa tente tant qu'elle put, tout comme Zedebab, qui avait renforcé la sienne avec des cordes et des cales. Elle ne laissait plus entrer personne, sauf sa sœur jumelle, celle qu'elle devrait abandonner tout à l'heure.

L'épuisement nous forçait à dormir, pas pour longtemps. Nous étions réveillés par les cris des gens, en bas. L'eau avait soulevé leurs nattes. Ils écartèrent au plus vite les auvents de leurs tentes dans l'espoir que l'eau trouverait son chemin vers l'extérieur. Mais c'est de l'extérieur qu'elle venait, ils ne s'en aperçurent qu'alors. Autour d'eux voguaient les restes du chantier, les morceaux de bambou de l'échafaudage, les branches et les jarres. L'arche restait comme encastrée dans la cale de construction.

L'eau léchait doucement sa quille. Nous tentâmes de dormir encore un peu, avant le jour. Nous serrer au plus près l'un contre l'autre, ne tolérer aucune fuite dans notre abri et ne pas être mouillé paraissait bien plus important que l'embarquement, en bas.

Aucune éclaircie ne vint plus relayer la pluie, elle tomba des heures durant. Certains abandonnèrent le chantier pour revenir au bout de quelques jours. "Le maître d'œuvre a raison", dirent-ils, "l'eau couvre toute la terre. » Ne caressant nul espoir d'être élues, ces âmes simples étaient remplies d'effroi. Il s'agissait là des plus pauvres, de ceux qui n'avaient aucune éducation, pas de manières, et se savaient sans la moindre chance. Tant bien que mal, ils essayèrent de redresser leurs tentes et de maintenir leurs enfants au sec. Ils ne se plaignaient pas. Chaque soir, les femmes lavaient encore leurs petits. Elles faisaient de leur mieux pour qu'ils n'attrapent pas froid dans leurs vêtements humides. Elles tentèrent aussi de faire cuire du millet. Aucune raison de souffrir de la faim, même en sachant que vous allez vous noyer. Impossible de parler encore avec ces gens-là. Ils avaient le regard complètement tourné vers l'intérieur, ils laissaient voir qu'attendre la mort se fait dans une solitude complète.

Mais ceux qui espéraient être admis sur l'arche devinrent anxieux, surtout quand, à coups de fouets et de bâtons, les guerriers chassèrent un groupe d'au moins trente passagers clandestins qui s'étaient cachés en divers coins du bateau. Si l'on admettait tous ces animaux, il ne resterait guère de place pour les humains. Était-il possible qu'on leur ait, pendant tout ce temps, jeté de la poudre aux yeux, et que seuls seraient élus ces guerriers en jupe de laine, les fils, les neveux? Leur brutalité, la suffisance avec laquelle ils débarquaient de pauvres bougres permettaient d'imaginer qu'il faudrait se battre pour une place à bord. Chacun se préparait à la poussée, au corps à corps. Les biens furent de nouveau examinés, le superflu jeté et ce qui s'avéra de nécessité absolue mis dans des sacs encore plus petits. On se demandait ce que ces gens pourraient bien faire avec du pain trempé d'humidité, des vêtements tout juste lavés, aussi mouillés déjà que ceux qu'ils avaient sur le corps, de petits outils, des sacs, des paquets qui les enverraient sans doute aussitôt par le fond. Nous entendions leurs questions: "Pourquoi les animaux peuvent-ils entrer les premiers? Sont-ils plus importants que nous?" Quand je passais, certains ne pouvaient s'empêcher de dire : "Ceci est la vengeance des morts. Des étrangers nous ont amenés à profaner leurs tombes et à voler leur eau. Ils nous le font payer avec de l'eau. »

On continuait à charger le bateau d'objets divers. Notre baignoire, par exemple, que le maître d'œuvre voulut emporter coûte que coûte. Le chargement devait se faire avec une telle rapidité que l'on cessa d'examiner le contenu des jarres et des mannes, à peine si Japhet vérifiait si ceux qui montaient à bord en redescendaient bien. C'est ainsi que quelqu'un embarqua avec des paniers plats. Personne ne l'entendit ou ne le vit mais on en parla par la suite: en franchissant le seuil de l'arche, le porteur proférait des malédictions. Les paniers contenaient les serpents dont la présence n'avait pas été souhaitée. Outre les objets, ce jour-là, seules des bêtes furent encore embarquées. À même le sol, près de l'entrée, pêle-mêle, les pieds dans l'eau, se tenaient des gens épuisés qui n'osaient pas abandonner la place.

Le lendemain matin, la grande tente rouge fut abattue. Les pieux furent retirés de terre. Telle une chauve-souris morte, la toile gisait dans la boue. On entendit un bruit, assez léger au début, la montée d'un ressac dans le lointain. Les vents apportaient une odeur de tempête et de catastrophe, ils arrivaient des quatre directions à la fois. Le bourdonnement s'enfla, devint ronflement, sur un rythme dont l'origine ne pouvait être que la rage, les coups portés par les dieux sur les parois des cages où ils étaient enfermés. La terre se mit à trembler, je le vis à l'eau de mes cruches. Une vie propre s'y éveillait. Des rides, des éclaboussures se voyaient sur les bords. Sur les collines résonnait le piétinement de sabots des troupeaux lancés à fond de train. Des orties trempées roulaient comme des parias devant la tempête.

Put avait été courageux pendant tout ce temps. Mais, dans la violence de la tempête, il vit Neelata embarquer ses chameaux et ses lamas. « Je veux aller près d'elle », cria-t-il, "j'ai bien trop peur ici". Nous le laissâmes partir, ses sacs pleins de dattes et de noix. Nous le vîmes descendre la colline, courant comme un chiot sauvage, ses jambes de travers sous son corps, le visage effrayé.

On ne voyait nulle part le maître d'œuvre. Mon père tendit la voile au-dessus de notre bateau et cria, à travers le grondement : "Pourquoi cet homme n'offre-t-il pas un sacrifice? Quel que soit son dieu, maintenant, il doit lui dédier ses offrandes!" Il versa du lait sur le sol, devant nos dieux, surtout celui des tempêtes, avec ses gigantesques ailes. Mais la terre refusa ce lait. Elle n'était déjà que trop humide.

Traduction : Liliane Wouters