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Désespoir et consolation, grandir à son corps défendant

Je suis à la maison avec mon fils Cornélius. Sa petite sœur passe la nuit chez une copine et son petit frère est déjà couché. Pour lui aussi il est l’heure d’aller dormir. Nous avons regardé les nouvelles ensemble et je lui demande de gagner la salle de bain pour se brosser les dents.
Il ne réagit pas. Il reste vissé sur sa chaise; il écoute attentivement une conversation dans ‘Thuis’ ou ‘Wittekerke’ (2 feuilletons flamands à l’eau de rose que je confonds).
Je lui redemande d’aller se brosser les dents.
Il ne bouge pas.
Je lui dis:”Éteins la télé. Ce n’est pas pour les enfants”
Ces mots éveillent sa curiosité.
“Pourquoi pas” demande-t-il. Il a 6 ans et demi.
S’engage alors une conversation comme celles que peuvent avoir des parents avec leurs enfants de 6 ans et demi. C’est un échange amusant parsemé de câlins.
“Maman, qu’est-ce qu’il y a là-dedans qui n’est pas pour les enfants? Je sais que Saint-Nicolas, le Père Noël, les cloches de Pâques et la petite souris sont en fait toi et papa.”
Je réponds en le traînant vers la salle de bain: “Mais, bonhomme, il y a pas mal de choses que tu sais à 6 ans et demi, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus rien que tu ne sais pas. Il y a des choses que l’on apprend à 10 ans et d’autres à 14 ans.”
Cornélius trépigne d’excitation: ”Quoi donc? Raconte-moi, maman! Raconte-moi une chose que j’apprendrai quand j’aurai 10 ans.”
Moi: ”Non, pour cela, tu dois avoir 10 ans. Ouvre la bouche et brosse-toi les dents.”
Lui:”Je ne me brosserai pas les dents tant que tu ne m’auras pas dévoilé un secret.”
Moi: ”C’était une farce, Cornélius. Il n’y a absolument plus rien. Tu sais déjà tout.”
Et c’est un peu vrai. Il sait comment les gens font l’amour et les bébés. Il sait ce que je crois qui arrive quand les gens meurent. Je pense qu’il n’y a rien que j’essaie de lui cacher.
Cornélius qui soupçonne que je le taquine mais n’en est pas tout à fait certain dit en riant: “Tu dis ça comme ça. Tu dis ça maintenant parce que tu ne veux pas que je le sache.”
Je réponds: ”Il est tard, brosse-toi les dents.”
Lui, en serrant les dents: “Je ne me brosserai pas les dents tant que tu ne me racontes rien.”
Il fait ce que je fais souvent avec lui: il met ses conditions.
“D’accord”, dis-je pour m’en sortir. Vous voyez, je suis une mère qui écrit.... les enfants au lit, je peux enfin m’asseoir devant l’ordinateur; pas le temps pour l’histoire du soir et autres balivernes dans cette maison.
Je ne sais pas ce que je vais raconter, mais au moins, il ouvre la bouche. Ses yeux brillent, il sait que je vais inventer quelque chose de drôle.
Je commence: “Papa n’est pas vraiment papa, il est en fait maman déguisée en papa.”
Lui: “Non, ça ne se peut pas. Je vous ai déjà souvent vus ensemble tous les deux.”
Moi: “C’est parce que maman n’est pas vraiment maman mais bonne-maman déguisée en maman!”
Il rit tant qu’il ne peut plus se brosser les dents...
L’institutrice de sa classe est en fait le directeur de l’école. Lui, il est le poisson rouge de l’entraîneur de foot.
Cela dure encore un moment avant qu’il ne s’endorme, il aime tant notre discussion qu’il ne me laisse pas quitter sa chambre. Pourquoi ai-je toujours cette discussion en tête? Peut-être parce qu’elle a eu lieu à peu près au moment de la parution d’un article de Katrien Vloeberghs dans le bulletin d’information du Centre National pour la Littérature de Jeunesse.
Elle a écrit son article après avoir assisté au congrès scientifique ‘Growing up (post-) modern’ en Illinois. Ce qu’elle écrit m’a mené à la réflexion suivante: tout le discours autour de l’enfant et de son développement est presque exclusivement mené par la génération des adultes. Les enfants ne se définissent pas eux-mêmes, nous le faisons pour eux. Or, les enfants sont les adultes de demain, ce sont eux qui nous succéderont, et bien plus que cela: ils nous supplanteront, ils introduiront des innovations et ils glorifieront ces innovations. Ce faisant, ils critiqueront implicitement ou explicitement notre approche et rejetteront nos façons de faire. Ils constituent pour nous et pour notre position une menace (et je me livre alors rapidement à mon propre exercice mental: ce serait chouette s’il apparaissait que ce fils de 6 ans et demi qui est le mien avait une passion artistique, s’il s’avérait qu’il s’agit d’une vocation d’écrivain, mais quoi donc, s’il s’avérait qu’il est un bien meilleur écrivain que moi? Quoi donc s’il venait à dire: ”Ma mère a fait de son mieux, mais ce que je fais est le véritable travail”?)
Si les adultes tiennent tant à fournir eux-mêmes la définition de ce que c’est qu’ ‘être enfant’, il faut les soupçonner d’introduire dans leur définition quelques éléments d’autoprotection; l’hypothèse qui émerge est qu’en matière d’éducation, il est pas mal question de ‘maintenir petit’ et c’est précisément contre cela que les enfants se démènent dans ce que l’on appelle le conflit de génération, la révolte, la désobéissance, le manque de respect .
J’ai dit à mon fils qui voulait regarder son feuilleton à l’eau de rose: “Ce n’est pas pour les enfants,” alors que je pense qu’il n’y a rien que je ne puisse pas dire à mes enfants. Je voulais qu’il aille dormir. Il régit ma vie, il le sait, il a le pouvoir de m’éloigner de ma table de travail, même si c’est simplement en serrant les mâchoires lorsqu’il doit se brosser les dents. Pour moi, il est un perturbateur. Le fait que je le manipule en le cajolant avec mes inventions pour qu’il se brosse les dents n’est que le petit impact, la politique pragmatique d’une mère qui travaille, il n’y a pas de mal à cela.
Mais que s’est-il passé lors d’autres discussions que j’ai eues avec lui?
Il regarde le journal télé. Il voit des guerres et demande si la guerre va venir ici. Je dis: “Probablement pas parce que nous avons de bonnes relations avec la plupart des autres pays.” Il voit des images d’inondation et il me demande si Anvers va être engloutie. Je dis qu’il devrait pleuvoir extrêmement fort pour que notre maison soit inondée car depuis que l’on a creusé le tunnel sous l’Escaut, le niveau d’eau est très bas et bla bla bla.
Mais il n’abandonne pas: “Et quoi, si les relations avec les autres pays tournent mal? Et quoi si il pleut très longtemps et très fort?”
Il ne veut pas que je doute. Il n’est serein que si je lui dis: “Je suis sûre qu’il n’y aura pas de guerre. Je suis sûre qu’il ne pleuvra jamais assez fort pour que notre maison soit engloutie.”
“Comment sais-tu cela?”
“C’est écrit dans le journal. Des hommes et femmes intelligents l’ont calculé. Je l’ai appris à l’école. Le roi l’a dit”.
La question la plus difficile est bien sûr celle qu’il pose depuis qu’il a 4 ans.
“Que se passe-t-il lorsque nous mourons?’ Je ne crois pas à une vie après la mort et mon mari non plus. Nous avons commencé par dire que nous ne savions pas. Mais il a vite appris qu’il devait poser sa question autrement: “Qu’est-ce que vous pensez qui arrive quand on meurt?” Une réponse honnête à cette question l’angoissait énormément. Nous en sommes arrivés à une espèce de réponse intermédiaire, quelque chose à propos de blocs de construction que l’on réutilise constamment dans la vie, ce qui l’a plus ou moins satisfait.
Lui ai-je menti? Ai-je été condescendante ? Ou s’agissait-il simplement d’une pure et honnête consolation?
Je ne suis pas seulement une mère, j’écris aussi pour les enfants.
La première version de mon livre Mijn tante is een grindewal se terminait juste après que le personnage principal ne découvre que son amie était abusée sexuellement par son père. Tara le raconte à Anna, Anna écoute, le livre prend fin.
Dans une version ultérieure, un an et demi plus tard, j’ai ajouté un solide morceau. Dans cette version apparaît une amorce de solution. Le livre se termine avec le message que Tara ne guérira jamais, mais le ton des dernières pages contient une note d’espoir, de consolation.
Pourquoi ai-je fait cela?
Je suis partie de la conviction que l’enfant a besoin de consolation, que l’on ne peut pas l’ébranler, le frapper, sans soigner sa blessure.
Pourquoi? Parce qu’il y a des choses aux quelles les enfants ne peuvent pas faire face?
Parce qu’ils ne sont pas encore ‘finis’, qu’ils doivent encore grandir?
Mais que se passe-t-il alors lorsque, en tant qu’écrivain, je touche un point pour lequel je ne crois plus à une issue positive?
Le paysage littéraire adulte m’offre un espace pour ceci, mais la littérature de jeunesse le fait -elle aussi?
Soudain, je soupçonne un processus étrange: en littérature de jeunesse, l’auteur actuel politiquement correct donne l’impression qu’il veut que l’enfant grandisse, mais il trompe, car il part du postulat que quelque soit son message, ce message ne laissera pas l’enfant dans l’obscurité. Même si l’on insiste depuis des années sur le fait qu’un livre pour enfant ne doit pas moraliser, l’idée qu’un livre pour enfant ne peut pas être sans espoir prévaut encore. (Même les plus grands défenseurs d’une littérature de jeunesse non moralisatrice mettent en question les livres pour enfant pessimistes et fatalistes, ceci est très clair dans l’entretien de Aukje Holtrop avec Wim Hofman sur son livre ‘sombre’ Zwart als inkt. Elle demande littéralement: ‘N’est-il pas horrible d’être tellement pessimiste sur la façon dont ces histoires vont tourner?’ )
Une littérature qui exclut systématiquement le désespoir peut-elle favoriser la croissance de ses lecteurs? Ne se préoccupe-t-elle pas plutôt de contrecarrer la révolte et la désobéissance?
Nous voulons consoler les enfants, mais lorsque nous le faisons en toutes circonstances, ne restons-nous pas dans une relation de condescendance? Supprimer la consolation ferait mal, les enfants seraient confrontés alors très jeunes avec tout ce qui peut aller mal et ils réagiraient tôt. Jeunes comme ils sont, ils sont encore de fervents partisans de l’idée que le changement est toujours une amélioration. Cette conviction, nous l’avons perdue depuis longtemps: nous moralisons le changement, pour nous, il peut être progrès mais tout autant perte, déchéance ou dégénérescence. Est-ce par peur de cette dernière que nous continuons à consoler, même ceux d’entre-nous qui pensent par moments qu’il n’y a pas de consolation?
Il est clair que les enfants n’ont pas toujours envie d’apprendre l’inconsolable. Lorsque mon gamin me pose des questions sur les inondations et la guerre, il indique lui-même qu’il veut que je mente. Les éducateurs ne sont pas les seuls susceptibles de vouloir garder les enfants petits. A certains moments, les enfants demandent, même avec insistance, à rester petits. Mais je poursuis le progrès, la croissance, le développement. En tant que mère , en tant qu’écrivain, je ne peux pas toujours accepter ce désir de statu quo. De temps à autre, dans quelques livres d’enfants parmi la grosse pile disponible, je ressens la nécessité de refermer ce parapluie de réconfort et d’exposer l’enfant à nu à l’entière vérité, à la vérité non déguisée, et celle-ci dit que très souvent la vie est belle, très souvent la consolation et le réconfort seront présents, mais il existe aussi quelque chose comme le vide de sens, la futilité et la malchance. La méchanceté absolue existe aussi, il y a des mensonges, il y a de l’hypocrisie, il y a un mauvais côté à ce que l’homme fait.
Il y a des guerres, aujourd’hui , en ce moment précis. Il se peut que cela signifie que des enfants vont se révolter, devenir subversif, et se tourner contre nous, mais c’est le prix que je veux payer.
Personne ne peut prétendre que l’on manque de livres qui parlent de sentiments négatifs, d’angoisse, de colère, de frustration, d’instinct de destruction et d’autodestruction. Mais réservons-nous un espace pour des livres dans lesquels, jusqu’à la fin, dans le dénouement, les sentiments négatifs ne sont pas infléchis vers le bien, vers ce qui redonne espoir, vers une victoire sur l’angoisse, la colère, la frustration et l’instinct de destruction?
En tant qu’enfant, je n’ai pas vu énormément de films, mais je dois tout de même en avoir vu plus que ceux dont je me souviens. La plupart des films se sont effacés de ma mémoire. Est-ce dû au fait qu’ils n’ont pas produit d’impression vive? Qui peut le dire?
Mais un film me reste encore très précisément présent à l’esprit aujourd’hui. Il s’agit d’un film indien médiocre dans lequel, pendant le générique final- donc tous ceux qui ont dû courir aux toilettes l’ont raté- le superbe tigre intrépide qui était l’animal familier de la belle indienne est encore transpercé par le poignard du méchant homme, quelque part discrètement dans un petit coin de l’écran. Je ne pouvais pas en croire mes yeux. J’aurais voulu casser la télé. J’avais huit ou neuf ans et j’étais furieuse contre le cinéaste.
Beaucoup d’entre-nous n’ont-ils pas dit: nous ne donnons pas aux enfants ce qu’ils demandent, mais toujours un petit quelque chose en supplément. Si nous ne leur donnons pas juste ce qu’ils demandent, pourquoi doit-il malgré tout toujours y avoir cette fin qui donne l’espoir, même dans ce que l’on appelle une ‘open ending’?
Pourquoi avons-nous peur du négativisme, du pessimisme et du morbide? De l’humiliation? Toutes ces choses, nous les retrouvons dans toutes les formes artistiques. Dans ‘Le Piège’, un roman pour adolescent, j’ai pu décrire impunément des moments de perte de sens (p. 236) : ”Pendant que je regardais cette scène, m’est venu un sentiment qui ne m’a plus quitté depuis. La vie est insupportable. Ca fait mal de tous les côtés, on a beau se tordre dans tous les sens, impossible d’esquiver les coups. On doit faire des choix et ils sont tous mauvais. J’étais dans le Cercle et je n’avais pas le choix. Alors je restais là en attendant que ça passe....” Pourquoi rencontre-t-on ceci tellement peu dans la littérature enfantine? Il y a des auteurs qui osent, Wim Hofman le fait avec sa réécriture du Petit Chaperon Rouge, dans laquelle Chaperon Rouge s’enfuit du ventre du loup, rentre en courant à la maison, va au lit , emporte sa lampe de poche et n’ose plus l’éteindre ni fermer les yeux. Elle est traumatisée et c’est tout, il n’y a plus rien à signaler.

Mon fils de six ans et demi aura bientôt 7 ans, et parce que 7 ans est un anniversaire tellement important dans une vie d’enfant, mon mari et moi-même voulons faire quelque chose de spécial. L’idée me trotte en tête depuis quelque temps d’écrire un livre pour lui, pour lui, pas pour publier, ce qui me dispense de me soucier de l’originalité du récit- l’originalité résidera pour mon fils dans le fait qu’il sait que j’essaie quelque chose.
Parce que je le connais très précisément et que je sais jusqu’où je peux aller, je vais expérimenter avec le négatif. Je me sens hésitante, j’ai sans cesse l’impression de faire quelque chose d’inconvenant. Mais je continue, je ressens le besoin de lui donner un stimulant, après quoi je pourrai le laisser en paix pour un moment. Je vais écrire l’ histoire d’une petite fille qui vit avec un vieil homme aveugle. Un jour, l’aveugle piétine par accident un ver luisant et en conséquence, la lumière disparaît.
La petite fille se charge de ramener la lumière, mais pour y parvenir elle doit payer un prix élevé: elle doit d’abord se défaire de ses cheveux, ensuite sa petite main sera carbonisée, et plus tard encore elle devra échanger son meilleur ami contre la lumière. Elle reçoit donc la lumière, elle reçoit même la promesse que le vieil homme recouvrera la vue, mais sa colère face à ce qu’elle a dû céder est grande. Elle rentre à la maison, il fait jour, le vieil homme peut voir, mais lorsque qu’une ver luisant vient se poser devant ses pieds, il la piétine et l’obscurité redevient totale. Pour le vieil homme, rien n’a changé, pour elle tout a changé.
Si nous continuons à faire ce que nous ne pouvons pas nous empêcher de faire, c’est à dire d’infléchir ces sentiments négatifs vers le positif pour les enfants, ne courons-nous pas le danger de marquer dans notre propre goal? En entourant les jeunes de constructif , ne risquons-nous pas, de les inciter au destructif?
Ils veulent de toute façon faire les choses autrement que nous.
Je pense à ma fascination pour un film comme ‘Natural Born Killers’. C’est un film qui étale la violence et peut-être même la glorifie. Et pourtant on a l’impression que le film peut être interprété comme une critique de la violence. Je n’ai aucune idée de comment Oliver Stone parvient à me donner ce sentiment, et je n’aurai l’esprit tranquille que lorsque je l’aurai compris. Momentanément, je ne peux pas aller au-delà de ceci: si la littérature de jeunesse veut continuer à opter pour le développement, la croissance de l’enfant, il faudra réserver une place à l’écrivain de cette autre morale, à celui qui ne vient pas avec un message d’optimisme, d’espoir, de foi en la bonté. La société doit encore autoriser le premier livre pour enfant avec un message nihiliste. Qui plus est, si la littérature de jeunesse veut pouvoir supporter la comparaison avec la littérature pour adultes, toute forme d’autocensure doit être rejetée. Peut-être en arriverons-nous au politiquement incorrect, par ordre de subversivité, cela pourrait-être un livre d’enfant qui réagit contre l’amour monogame, un livre d’enfant qui repousse l’auto sacrifice et la fidélité à la parole donnée, et -peut-être le plus grave- un livre d’enfant qui étale l’intolérance.
Pourquoi pas une histoire pour enfant à propos d’un méfait dont l’issue est quelque chose de bien, et cela, totalement sans le savoir? Pensez seulement à la trame narrative de Brimstone and Treacle de Dennis Potter où un jeune homme se présente chez les parents d’une jeune femme entièrement paralysée en se faisant passer pour son petit ami et la viole dès que les parents ont quitté la maison; grâce au viol la jeune femme guérit et elle se remet à marcher. D’un point de vue artistique, diffuser un travail dans lequel il est tellement difficile de distinguer les bons et les mauvais, relève d’une audace tout à fait enviable. Personne n’est puni, personne n’est récompensé, les personnages restent ébranlés.

Pour l’émancipation de la littérature de jeunesse, pour l’acceptation de la littérature de jeunesse en tant que pure forme artistique, il va être extrêmement important de nous défaire du ton réconfortant que nous adoptons souvent. Nous devons peut-être cesser d'adoucir la littérature afin de la faire passer pour du réel et accentuer davantage sa dimension fictionnelle qui nous permet de faire accepter des vérités plus dures.
Peut-on écrire un livre sur un enfant qui vole constamment et qui ne se fait pas pincer? Après Dutroux, est-il encore concevable de mettre sur le marché un livre sur une jeune fille qui séduit un adulte? Ne me comprenez pas mal, je suis une partisane de la pensée constructive et optimiste, mais est-ce que cela signifie que je dois me soumettre au dictât du positif? Il n’y a pas d’erreur à consoler, mais il est bien mauvais de cacher systématiquement l’insensé ou le vide de sens à l’enfant. Si nous continuons à écrire ce qui est bon pour l’enfant, nous restons des pédagogues et non des artistes.
Et si nous tenons absolument à être des éducateurs, ne privons-nous pas nos enfants de quelque chose lorsque, à la fin de nos livres, nous offrons continuellement une lueur d’espoir? Je n’aurais pas été furieuse contre le cinéaste du film indien médiocre si le tigre n’avait pas été tué, je ne me serais pas réfugiée dans ma chambre pour y réprimer mes larmes, je serais simplement revenue à l’ordre du jour. Ces émotions m’auraient échappé, ces émotions curieuses qui n’ont rien à voir avec ma propre vie, ne me menacent pas mais m’envahissent néanmoins: des expériences émotionnelles, pour ainsi dire. Et je le sais, un enfant ne doit pas en avoir trop, de ce côté douloureux, de ce côté négatif, pas plus que l’adulte, mais ici et là un stimulus; ici et là un Chaperon Rouge qui ne parvient pas à ouvrir le ventre du loup, est-ce permis?A un pas des livres qui consolent, à deux pas des livres qui n’ont pas besoin de consoler parce qu’ils n’ inquiètent pas mais amusent seulement, je voudrais utiliser le mot ‘purification’, mais je n’ose pas, dans la période postmoderne qui est la nôtre. ‘Catharsis’ peut-être.
Le regretté Herman de Coninck ne disait-il pas: ‘L’optimisme me déprime, toutes les formes de joie, parce qu’elles sont stupides. Le pessimisme ne me déprime jamais, soit il est justifié, et le plus souvent, il l’est, soit il est exagéré, et dans ce cas vient le soulagement du “je m’en suis sorti, à partir de maintenant cela ne peut qu’aller mieux” ’.
Que nous abordions les guerres, les inondations ou la mort, nous ne devrions pas oublier que la consolation ne réside pas en ce qui est raconté mais dans la façon dont on le raconte. C’est l’esthétique, la forme artistique qui console. Elle est le guérisseur de l’histoire. C’est précisément pour cela que l’histoire elle-même est excusée, libérée.

Traduction Pascale Bonnet

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