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Anne Provoost et les figures du départ

Une des caractéristiques de la littérature flamande d’aujourd’hui est sans doute l’audace de propos de ses jeunes auteurs. C’est indéniablement le cas d’Anne Provoost qui publie des livres prenant à bras le corps des problèmes sociétaux, ouvrant ainsi le débat sur ces questions.

L’écrivaine naît en 1964 dans un petit village de la Flandre-Occidentale. Après ses études de littérature et de pédagogie à l’Université de Louvain, elle séjourne quelque temps aux Etats-Unis. Ce séjour la marque, car, pourtant parfaite anglophone, elle se rend compte de la difficulté qu’il peut y avoir à vivre loin de son entourage : que faire quand on est seule à l’étranger à devoir affronter les difficultés de la vie. Elle développe donc une grande compréhension et une grande sympathie pour ceux qui ont été contraints de faire le choix de l’exil et du déracinement. Elle avait déjà éprouvé ce sentiment quand elle voyait les enfants des fermiers de sa famille devoir s’exiler par manque de terres. Elle le ressent encore au quotidien dans le quartier d’Anvers où elle a choisi de vivre, Borgerhout, commune à forte population d’origine nord-africaine. Intégrée dans les réseaux de solidarité du quartier, elle en revendique positivement la dénomination xénophobe péjorative : Borgerokko, contraction de Borgerhout et de Marokko.

Les premiers livres qu’Anne Provoost publie sont classés un peu vite dans la catégorie des livres pour la jeunesse. Si indéniablement le public ciblé est celui des ados, les situations qu’elle y évoque représentent un tableau des problématiques souvent tues et dérangeantes que la jeunesse présente aux adultes. Dès 1990, bien avant que la Belgique ne soit agitée par les affaires de mœurs, Mijn tante is een grindewal (Ma tante est un cachalot, non traduit en français) aborde sans détours la problématique de l’inceste.

En 1994 paraît Vallen, publié au Seuil sous le titre Le piège. Dans une ville du sud de la France, un jeune garçon s’ennuie durant ses vacances. Il ne sait rien du lourd secret qui pèse sur sa famille : son grand-père aurait dénoncé une cachette d’enfants juifs. Des incidents liés à la cohabitation entre autochtones et immigrés vont le faire basculer insensiblement, sans qu’il en prenne conscience, vers des positions d’extrême-droite. Le livre décrit subtilement cet insidieux basculement, comment s’opère la mise sous influence. Traduit en plusieurs langues, l’ouvrage connaît un sort particulier… en Australie, où il est inclus dans les lectures obligatoires du baccalauréat. C’est d’ailleurs de ses voyages aux antipodes qu’Anne Provoost ramène le décor de son dernier roman.

L’argument de De roos en het zwijn (La Rose et le Pourceau, non traduit en français), 1997, est psychologique : le passage d’une jeune fille à l’âge adulte et la nécessité de se détacher de la figure du père.

De arkvaarders (Les passagers de l’arche, non traduit en français), publié en 2001, aborde la question de la croyance et plus spécialement le fait de croire que l’on est élu. Par le biais d’une relecture de l’histoire de Noé, Provoost demande : « Jusqu’à quels compromis peut-on se laisser aller pour faire partie des élus ? Pourquoi certains acceptent-ils leur sort d’exclus ? » Le livre suscitera des débats passionnés aux USA.

In de zon kijken, 2007, est traduit en 2009 sous le titre Regarder le soleil. La manière change : Provoost trouve un ton et des techniques d’écriture qui lui permettent d’être lue autant par les adultes que par les adolescents, même si les lectures sont sans doute différentes.

Linda, une femme d’une quarantaine d’années, a émigré de Flandre en Australie. Elle vit dans un ranch reculé avec son mari et sa fille Chloé (9 ans). Passionnée de photographie, elle perd progressivement la vue. Le père de la fillette est victime d’un accident de cheval et meurt. La situation va empirer : la mère ne peut plus assurer la charge de la ferme et les relations entre elle et Chloé vont se tendre.

Le roman est composé de 12 histoires brèves, comme autant d’instantanés. Le lecteur est amené à tisser des liens entre ces brefs moments (même s’il peut s’en dispenser), et des significations supplémentaires surgissent des correspondances ainsi établies. Car l’auteure a pris soin de créer un réseau subtil de ressemblances et d’oppositions.

Le lecteur y est encouragé par le fait qu’A. Provoost adopte le point de vue de Chloé, à qui on cache la réalité de ce qui se passe. Le livre commence ainsi de façon énigmatique. Mais la petite fille saisit des signes et se fait ses propres interprétations. Et au fur et à mesure du roman, la fillette grandissant, sa perception des choses change, devient plus nette. L’écrivaine reste en surface des choses et des événements et ne propose pas d’explications ou de commentaires ; c’est au lecteur à voir au-delà.

Elle excelle à créer des situations narratives ou à choisir des détails apparemment banals, mais à forte valeur symbolique. Comme dans cette brève mention d’un escargot. Les animaux sont très importants pour la fillette, et, d’autre part, la question se pose de savoir si, vu les difficultés de Linda, la mère et la fille pourront continuer à habiter la ferme. L’auteure introduit alors, sans commentaire aucun, un détail. Un couple ami s’éloigne à cheval de la ferme. Linda veut fermer la porte et sent une résistance ; elle ne s’est pas rendue compte qu’elle a écrasé un escargot. Or l’escargot est précisément l’image même de l’animal qui n’a pas besoin de quitter sa « maison » pour partir. Toute l’ambivalence de l’attitude de Linda transparaît dans ce banal incident. Ou encore, la capsule que Chloé a retournée sur une fourmi a-t-elle protégé l’insecte de l’incendie ou l’a-t-elle tué ? Et le livre abonde en ce genre d’éléments narratifs à forte charge symbolique.

Outre la question du regard, le roman est centré sur la difficulté de l’exil et du retour. Mort et départ se conjuguent étroitement, la mort du père et les « petites » morts dans le quotidien. À nouveau, Provoost crée une de ces scènes simples d’apparence mais à la symbolique très complexe. Chloé découvre un chien malade qu’elle soigne à l’insu de sa mère. Elle le confie à vétérinaire volant. La mère croit que Chloé s’enfuit. À peine parti, l’avion revient cependant ; le vétérinaire ramène le chien mort au moment même où il partait.

L’auteure maîtrise parfaitement la difficulté narrative qu’elle s’est imposée. S’appuyant sur le point de vue de Chloé qui reste le plus souvent à un niveau très concret (bien qu’elle comprenne de façon complexe mais sans mots), n’interprétant pas, elle doit alors susciter des correspondances et choisir des éléments narratifs à la fois concrets et symboliques. Comme ce très beau détail : le dernier événement à venir que le père ait indiqué sur le calendrier avant de mourir est le passage de Vénus devant le soleil.

Un roman sobre, retenu, d’une sensibilité très vive et d’une étonnante force de persuasion.

Joseph Duhamel dans Le Carnet et les instants, n° 166, avril-mai 2011