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La solidarité grandit une culture

« Débattre plus de 200 jours sur la pauvreté, je le comprendrais encore »

« Je remarque que peu d’écrivains et d’artistes restent de marbre au vu de ce qui se passe aujourd’hui en Belgique », déclare la romancière néerlandophone Anne Provoost, signataire de l’appel des artistes flamands « La solidarité grandit une culture ».

À Borgerhout, village du monde anversois et à quelques centaines de mètres de la nouvelle entrée tenue secrète de la gare d’Anvers-Central, nous avons rencontré Anne Provoost pour discuter, entre autres, de l’actualité politique belge et de l’identité flamande. La romancière est l’une des artistes qui ont signé la pétition « La solidarité grandit une culture » et qui, cette fois, organisent une soirée au KVS (Molenbeek) en réaction du discours du 11 juillet du président du parlement flamand, le N-VA Jan Peumans.
« Une identité est une collection de particularismes », dit-elle. « Que vous mangiez des pâtisseries et des pistolets le dimanche matin, que vous y étaliez partout du chocolat, que vous parliez néerlandais avec un accent flamand, que vous aimiez aller au café, que vous soyez dur à la tâche ou un débrouillard, voilà toutes des choses typiquement flamandes, pour ainsi dire. L’identité est intéressante, à mes yeux, mais ce n’est pas quelque chose en soi dont je suis fière : je n’y ai aucun mérite. »
C’est comme si l’impasse communautaire était une contradiction entre deux parties du pays, entre deux sortes de gens. Mais, bien sûr, derrière cela, il y a tout simplement une tentative de droitisation de la Flandre. La droite ne peut pas appliquer son agenda en Belgique parce que, historiquement, la Wallonie est tournée vers les ouvriers. Elle essaie donc d’aller de l’avant dans la région où elle peut disposer d’un solide ancrage. Cela me fait penser à une matriochka, cette poupée russe à l’intérieur de laquelle se trouvent des versions de plus en plus petites d’elle-même. Tout ce que les Flamands disent des Wallons, les Belges peuvent le dire des immigrés, l’Europe de l’Afrique et, bientôt, les rues chères d’Anvers de Borgerhout et Deurne.
Imaginez que De Wever ne parvienne pas à appliquer son programme en Flandre, va-t-il alors s’amener à Anvers ? Il a choisi le prétendu « État nation flamand », mais surtout parce qu’en zone flamande, il a trouvé des supporters de sa pensée. Son message n’est pas de venir en aide au citoyen. Son vrai patron, c’est le Voka. Si le Voka n’est pas content, lui non plus ne l’est pas, il l’a dit et répété.

Comment expliquez-vous sa popularité?
Cela peut sembler contradictoire, mais la démocratisation mène d’elle-même au mécontentement. Plus un système est démocratique, plus les positions sociales sont à portée.
Nous n’avons plus le sentiment que nos hommes politiques sont en soi plus malins et plus calés que nous et c’est un très bon signe. Seulement, nos hommes politiques n’en ont rien à cirer. La démocratisation est un fait, mais la démocratie reste à la traîne des faits. Il n’y a qu’une solution : les mécanismes participatifs doivent être améliorés et notre gestion doit se faire de façon plus transparente. Dans ce cas, il n’y aura plus besoin de WikiLeaks. Sinon, des grognements se feront toujours entendre. C’est sur ce dépit que De Wever capitalise : il s’avère que le monde ne s’étale pas à nos pieds et c’est de la faute à ces fainéants de Wallons.
Les médias se sont trompés sur le phénomène. Ils pensaient qu’il était démocratique de montrer l’homme, derrière le politicien. Ils ne se sont pas rendu compte que, pour les hommes politiques, cela pouvait constituer une issue pour estomper leurs actes politiques plutôt que de les mettre en lumière. Peu m’importe de savoir combien d’enfants ont mes décideurs politiques, ni dans quels restaurants ils vont manger. Je veux savoir quelle orientation ils veulent emprunter.
Ne me comprenez pas de travers : j’estime qu’une réforme de l’État est nécessaire. Mais ce que je ne puis comprendre, c’est l’importance que prennent aujourd’hui les négociations. Si mes hommes politiques débattaient 200 jours sur la lutte contre la pauvreté ou sur une reconversion complète de notre mobilité, là, je le comprendrais encore. Mais ce débat est trop cher par rapport à l’importance du problème. Parfois, il faut aussi voir une nation comme un édifice : il y a deux ou trois choses qui ne fonctionnent pas très bien, mais est-ce une raison pour démolir votre cathédrale ? Votre cathédrale a tout de même d’autres raisons d’existence que sa fonctionnalité et les coûts de son entretien, non ? Modernisez votre église, mais laissez-la en place, car, une fois détruite, vous ne pourrez plus la remettre en place.

Vous êtes l’une des nombreux écrivains à avoir signé la pétition. Dans une interview, il y a quelques années, vous disiez : « La littérature doit rester un terrain de jeu. Elle doit être amorale. En même temps, j’estime que ce qui se passe actuellement est très intéressant : comparé à ce qui se passait il y a dix ans, l’écrivain est redevenu un faiseur d’opinions. »
Peu d’écrivains et d’artistes restent de marbre au vu de ce qui se passe aujourd’hui. Il n’a donc pas été très difficile de trouver des signataires pour la pétition. Je pense qu’à nous tous, nous avons trouvé un équilibre entre le fait de nous exprimer sur le plan artistique et celui d’émettre une opinion politique.

Qu’allez-vous faire, le 21 janvier prochain, au KVS à Molenbeek?
Je vais lire une prière d’adieu sur le cercueil de Bruxelles. Je resterai donc dans l’ambiance religieuse. Si le pays se désintègre, nous perdrons Bruxelles et, à ce propos, je peux déjà me mettre à pleurer. Jamais je n’entends du côté de la N-VA une proposition acceptable sur ce qu’elle compte faire de notre capitale. Ce à quoi je prends garde, c’est à ne pas tomber dans le « nationalisme belge ». Susciter des sentiments nationalistes comporte toujours un agenda sous-jacent : le chauvinisme économique. Ou, plus grave encore, faire en sorte que la chair à canon soit prête au cas où quelqu’un mettrait un pied sur notre territoire. Là, je ne marche pas.

THOMAS BLOMMAERT, Solidaire, janvier 2011